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Heiner Müller (9 janvier 1929 - 30 décembre 1995) est un dramaturge, directeur de théâtre, poète d'Allemagne de l'Est.

« Mortel à l’homme est le méconnaissable » : ce vers tiré de sa pièce Horace (1968) pourrait servir d’exergue à l'œuvre dramatique de Heiner Müller. Tous ses textes exposent en effet le moment où, sous l’effet du mensonge, de la trahison ou de l’aveuglement, l’individu se retrouve, dans ses passions et ses actions, face à une image méconnaissable, parfois monstrueuse, de lui même. Figure emblématique de la scène théâtrale européenne de la seconde moitié du XXème siècle, Heiner Müller a construit son œuvre dramatique sur les ruines de l’après-guerre. Müller pose la question de l’homme confronté à la mort à travers des métaphores empruntées à la guerre, à l’érotisme et à la maladie.

Ses rapports avec les textes anciens sont alors envisagés comme un «dialogue avec les morts» : les réécritures des textes mythologiques qu’il propose ramènent le passé dans le présent, reconnectent des circuits interrompus et méditent sur les enjeux vivants qui les agitent, de façon à réactiver les possibilités encore en attente de ces textes.

« Héraclès 2 ou l’Hydre » apparaît dans « Ciment», pièce écrite en 1971. Comme souvent, la référence à un mythe ancien ouvre de nombreux niveaux

de lecture et de compréhension.
Heiner Müller détourne le mythe d’Héraclès en évoquant le second de ses

travaux: le récit conte l'épopée d'un homme dans une forêt, parti à la bataille contre l'Hydre de Lerne, monstre qui se recompose et ressuscite lui même au fur et à mesure qu'on le détruit... Alors même que l'on pense suivre une piste, celle du cheminement vers un combat, Müller enchaîne avec précision des mouvements très divers qui brouillent consciencieusement les perceptions du héros. Les repères du temps, de l'espace et de l'identité même du sujet se délitent dans une écriture dense et organique. Le parcours est guidé par les sensations d'un personnage en route, en déroute, sur des routes.

Peu à peu il réalise que la forêt, le monstre et lui-même ne font qu'un!

Le combat d'Héraclès dans la forêt, qui tour à tour le caresse et l'étreint, n'est pas sans évoquer le combat initial de l'Homme pour sa survie contre notre mère Nature, suivi par le développement de la civilisation depuis le début de l'agriculture jusqu'à la crise écologique et climatique actuelle, la prise de conscience du risque de destruction de la planète par les activités humaines, ou de destruction de l'humanité par des catastrophes naturelles qui pourraient apparaître comme une « révolte » de l'écosystème contre l'industrialisation excessive... La référence au ventre de la terre comme à celui de la mère renvoie à la féminité par laquelle tout advient au monde, mais qui peut devenir mère dévorante...ce monde qui à présent se confronte à sa propre fin et au néant « Le temps du monde fini commence » selon la formule de Paul Valéry.

Confronté à sa propre part de monstruosité, à la violence qu'il génère contre son milieu de vie mais surtout contre lui même, l'Homme serait ainsi son unique et seul ennemi, créant les propres conditions de sa perte et/ou de sa renaissance. Les immenses doutes qui traversent notre époque, à l'échelle de l'humanité, (et comment reconstruire, se reconstruire après chaque destruction) se retrouvent dans le parcours individuel de chacun d'entre nous et dans ce combat intime que nous menons contre notre propre part d'ombre pour nous chercher nous mêmes. Comme Sisyphe, l'Héraclès/Hydre de Heiner Müller est condamné à un travail qui ne connaîtra pas de fin, « inutile et sans espoir » : se combattre, se mutiler, s'autodétruire, puis se recomposer sans cesse, au cœur de la forêt (lui même) des membres « haches / couteaux / tentacules » de son propre corps, le combat continue...

La musique se construit autour du texte, avec et contre lui, le musicien, (flûtes et flûte contrebasse), se profile comme un arbre agité par les désordres du souffle humain.

Une création musicale de Patricia Capdevielle, voix André-Marc Delcourt, flûtes, flûte contrebasse